T O U S D E S A N G E S

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GUERRE AUX GENES

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Préface

USA_069 4.jpg Cela nous est tous arrivé. Un jour, on réalise que l’on a les mêmes yeux, le même nez ou les mêmes jambes que nos géniteurs. Les mêmes tics et tocs, les mêmes impulsions. Le même sourire, la même voix. Le même air perdu et désemparé lorsque les sentiments nous alpaguent. La semblable tendance à fuir devant les conflits. La démarche analogue, l’humour aussi cinglant et cynique, voire plus. Les pareils sauts d’humeur. Le même teint rougeaud, lorsque la colère gronde. Identiquement désarçonnés face aux petits bonheurs et aux éclats… Et la liste pourrait encore être longue…

 

Découverte joyeuse ou un peu moins heureuse, cela ne nous laissera jamais indifférents quoi que l’on fasse et quoi que l’on dise.

Une tare pour certains, une fierté pour d’autres. Une aubaine pour les chanceux tandis que les moins fortunés appréhendent l’aboutissement de leur croissance qu’ils ne voient pas se développer d’un très bon œil.

 

Oui, le pouvoir des gènes est immense et sans concession aucune. Cinglant et tranchant. Un couperet infaillible, blessant, désarmant, pouvant rendre fou les plus sensibles au reflet et écorcher les êtres les plus modérés. 

Il ne nous laisse aucune chance, aucun répit, et ce, où que l’on soit et où que l’on aille. La distance géographique, ici, n’étant jamais qu’une trêve permettant de vivre quelque temps un semblant d’existence digne de nos aspirations.

 

Irrévocables diables nous lançant dans l’arène, ces génomes n’y vont pas par le dos de la cuillère et se moquent bien de nos espérances.

 

Pour les plus démunis face à ce grand dilemme, quelques stratèges sont trouvés de temps à autre, quelques perles de débrouillardise leur faisant croire un instant qu’ils ont vaincu cette étrange sensation de ne pas être celui qu’ils voient dans la glace, de ne pas ressembler au monstre leur servant de père, ou à la méduse s’employant à jouer son rôle de mère.

Mais rares sont ceux qui parviennent à les évincer, car il faut être solide pour cela. C’est une guerre de tous les instants, un combat permanent et épuisant, sachant qu’en toute bonne logique, il n’y aura toujours qu’un seul vainqueur. Et il n’est pas nécessaire ici de le nommer.

 

Comme il serait bon, pour les plus résolus, de détenir une baguette magique capable de les extraire de l’arbre généalogique de leurs aïeux. Un rêve, une illusion qui, si elle peut paraître invraisemblable, se réalise exceptionnellement et ravit les cœurs les plus méfiants durant quelque temps, jusqu’à presque leur faire croire que tout ceci peut réellement exister, que ce combat peut être gagné.

Mais l’enchantement ne durera guère, car le sortilège chromosomique sera toujours gagnant.

 

De toutes les batailles, celle-ci est la plus grande et la plus laborieuse, la plus rude et la plus injuste, car elle ne fera jamais rage qu’à l’intérieur même des êtres en souffrance. Et le sentiment d’être seul ne sera jamais autant ressenti que dans ces moments-là.

 

Le plus souvent meurtris, ils mettraient leur vie entre les mains du premier venu leur promettant la lune. Une accalmie, un souffle mérité, un brin de sérénité dans ce grand fatras d’émotions, dans ce monde désenchanté qu’est le leur. Tout croire, plutôt que d’accepter cette vérité génétique.

 

Le mal-être qui en découle est un poison mortel qui malmène les chairs et se dilue dans les veines, une tumeur maligne rongeant sans vergogne tout bon sens et ressenti quel qu’il soit, un monstre se délectant de sa trompe immonde de nos vies, buvant jusqu’à la lie la clepsydre qui se vide.

Qu’ils soient un modèle ou une infamie, nos parents, vecteurs et pourfendeurs de la pérennité, restent et resteront toute notre existence ceux ayant commis la vie. Qu’ils l’aient invitée ou non, la magie opérera et laissera les plus malchanceux face à un destin bien frêle et chancelant, un avenir claudiquant et oscillant entre l’envie d’être flanqué de ses gènes et le besoin de se cacher, espérant taire à jamais, ou au moins quelques années durant, tous ces petits riens faisant d’eux les dignes héritiers d’une fortune dont ils auraient tant voulu être déshérités.

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 La guerre aux Gènes

 

Richard avait plutôt bien réussi ce qu’il pensait être le plus important à ses yeux. Il avait tout entrepris pour ne pas devenir et ressembler à ce qui lui servit de père dans sa vague enfance.

 

Il n’ignorait pas qu’il lui faudrait se battre contre des moulins à vent et que ce combat déloyal demanderait plus que de la pugnacité.

Et il lui en fallut du courage et des astuces pour démissionner de ses gènes, car ce n’est pas une mince affaire que de fuir cette hérédité encombrante.

 

Il se mutila même à une certaine époque, l’insouciance de l’enfance aidant à ne pas trop alarmer l’entourage. Les quelques pneus l’enrobant généreusement tout autour de sa taille avaient été pris pour responsables et uniques coupables.

 

Mais se peut-il que des parents, même les plus pitoyables, les plus maladroits, les plus incompétents soient-ils, puissent douter une seule seconde de l’impact des complexes sur un enfant ?

 

Richard, lui, n’avait aucun doute sur leur manque de lucidité et leur façon de fermer les yeux sur un problème qui, de toute façon, n’en était pas un, puisque  Richard était étrange, insipide même, le plus souvent. Mais surtout, il n’était aimé de personne à l’école.

 

Cancre surdoué dans sa discipline, il est vrai qu’il fit tout pour attirer les foudres et les remontrances les plus dégradantes qu’aucun enfant n’ait jamais sans doute entendues de toute sa scolarité. Mais qu’à cela ne tienne, car le vrai problème, celui sur lequel Richard se cassait la figure chaque matin au réveil devant la glace lorsqu’il se lavait les dents, ce n’était pas les bourrelets qui l’ornaient si bien, non, ni ce double ou ce triple menton en devenir et lui valant les diatribes les plus mortifiantes de la part de ses congénères, non.

 

Ce qui donnait le plus de soucis à Richard, c’était ces traits se dirigeant dangereusement et assurément vers un physique qu’il ne connaissait que trop bien et auquel il n’avait pas vraiment envie de s’apparenter, des lignes pour le moins contestables en ses chairs et ne demandant qu’à exister.

Confronté à une querelle intérieure lui semblant éternelle et sans dénouement, Richard était déchiré entre le fait d’être enfin libéré de ses gènes et celui d’abîmer son corps, car cette besogne n’allait pas se faire sans casse, sans une transformation nécessaire mais oh combien douloureuse.

 

Il avait entamé depuis toujours, lui semblait-il, cette guerre des gènes qu’il se jura de gagner, quitte à s’entailler les chairs lui-même, à s’esquinter tant et si bien qu’il en serait méconnaissable, tellement la haine vouée à cet être indigne de porter le nom et le rôle de père le répugnait.

Une répulsion sans bornes, sans limites, une abomination à laquelle il s’en voulait d’y être mêlé malgré lui.

 

Mais aimant la vie et lui faisant confiance, et étant conscient de ce qui se tramait dans ses cellules, il comprit et assimila très vite les moyens de se soustraire de cette logique accablante à laquelle il était condamné. La bouffe en fut un dès son plus jeune âge, et plus on disait en le voyant : « Oh ! Mais comme il ressemble à son papa ce petit ! » et plus il tapait dans le pot de confiture et les sucres rapides en tous genres.

Un tiroir à saucisses à lui seul, une panse itinérante, un aspirateur à sucre, une chenille insatiable et j’en passe et des meilleurs.

 

La guerre était déclarée et n’était pas prête de se terminer. La guerre au reflet. La guerre aux gènes. La guerre à l’âme, car il ne s’agissait pas seulement de démolir à la truelle ce faciès et ces membres de futur adulte, mais bien de gratouiller jusque dans les plus profondes entrailles de l’âme tout ce qui pourrait ressembler et s’apparenter de près comme de loin à ce pater familias qu’il détestait et haïrait toute sa vie, à n’en pas douter.

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07/09/2014
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