LA TAUPE
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La
Taupe
Norbert débarrassa le dernier plateau repas de la journée, alla s’asseoir à la cafétéria, un journal a la main, et lit attentivement les petites annonces. Rien ne semblait guère palpitant a priori, et alors qu’il voulait refermer le journal, son œil bleu fut attiré par une annonce intrigante. Elle était étrangement formulée : « Soyez nos yeux, annonce sérieuse pour travail d’appoint intéressant… »
Ce n’est pas qu’il n’aimait plus son travail. Donner la pitance à tous ces papis et ces mamies était une tâche de laquelle il s’acquittait avec engouement et motivation depuis des années dans ce home, mais avec le temps, une certaine routine s’étant établie, Norbert aspirait à une vie autrement plus palpitante. Il le sentait. Il le savait. La bête qui était en lui ne demandait qu’à rugir. Capable de dévorer un régiment, elle ne reculerait devant rien pour exister. Et cette petite annonce, ces deux lignes, ces quelques mots, allaient lui donner l’opportunité de mesurer toute la fougue que cela allait engendrer. Aussi, sauta-t-il sur l’occasion sans hésiter, quelque peu surpris d’avoir rendez-vous au commissariat plutôt que dans un café.
Le flic lui faisant face, la moustache frisottante et l’œil vif, un ventre en devenir et une allocution quelque peu aléatoire, n’y alla pas par quatre chemins : « On m’la fait pas tu piges mon gars ! Tous ces rigolos se payant notre tête, j’l’ai sens à des kils. à la ronde, aussi, n’essayes pas de m’entuber Norbert, c’est clair ? Le dernier qu’on a engagé a tenu à peine deux semaines !
- Ah bon ?
- Un pétage de plomb carabiné le pauvre bougre ! C’est qu’y s’prenait pour Dieu l’père ce couillon !»
Norbert ne dit rien à ça et se contenta de faire profil bas en baissant les yeux. Ce qui ravit pour un instant le lieutenant Durand accusant un certain mépris à l’égard de sa nouvelle recrue. Mais Norbert s’en moquait. Il n’en avait rien à faire qu’on le méprise ou qu’on l’adule. Lui, ce qui l’intéressait vraiment, ce qui le faisait vibrer, c’était la mission qu’on lui confia, par des explications simples et précises. A peine vingt minutes, puis encore vingt autres pour lui expliquer l’appareil qu’il devait fixer à sa voiture, et le voilà qu’il déboula sur l’entrée d’autoroute la plus proche, l’esprit tranquille et une excitation trépidante lui lançant de bien curieuses sensations.
Aussi se retrouva-t-il tout naturellement au volant de sa mini flambant neuve, son appareil de mesure accroché à son volant et le regard aux aguets. Lorsqu’il déboula dans ce trafic, il ressentit comme une poussée d’autoritarisme le submerger, et ne regarda pas les automobilistes le dépassant ou se faisant doubler, de la même manière qu’auparavant. Etait-ce possible que dès le premier jour, il soit si à l’aise avec ce nouveau job, et si oui, son travail l’ayant fait vivre jusque-là était-il encore apte à le faire vibrer comme celui-ci le faisait trépider ?
Il n’eut guère le temps de s’en poser la question plus longtemps, que son regard clair fut attiré par une Fiat bravo, à deux véhicules de lui. Il dépassa la voiture le devançant, s’approcha tout doucement de
Très vite, en à peine quelques semaines, sa besogne au home lui sembla bien insipide à côté de son tout nouveau job. Et il se demanda comment est-ce qu’il avait perdurer tant d’années dans un tel travail. L’envie de tout arrêter lui titilla l’esprit mais tout ça était quelque peu précoce pour prendre une telle décision, somme toute, importante. Même si les rapports qu’il faisait à son supérieur, et les résultats qui en découlait étaient plus qu’encourageants pour s’investir toujours plus, dans ce rôle de taupe, ne lui posant pas plus de problème de conscience que çà. Bien au contraire. Il trouvait sa fonction plus qu’honorable, et le fait d’être utilisé de la sorte par les forces de polices, la fonction publique, ne l’oublions pas, lui semblèrent tout ce qu’il y a de plus légitime. Payé au nombre de fauteurs poussés au délit, son salaire prit très vite, d’excellentes perspectives et la possibilité pour ses rêves, d’enfin se réaliser.
En quelques mois, son panier d’aigrefins se remplit plus qu’il ne l’espérait, et les louanges qu’on lui faisait au commissariat, le ravissaient. Bien qu’étant resté humble d’apparence et faisant toujours profil bas au contact du lieutenant à l’œil toujours plus brillant, Norbert ne pouvait contenir une adrénaline jouissive parcourant ses veines, depuis son arrivée dans cette fonction. Et bien qu’obligé de prendre des congés et de marquer des temps d’arrêt afin de noyer le poisson et histoire de ne pas mettre la puce à l’oreille à un petit malin qui aurait pu deviner quelque chose, Norbert s’ennuyait tant à la maison, qu’il prenait sa voiture à la moindre occasion pour continuer son ouvrage, qu’il maîtrisait à la perfection, juste pour s’amuser. Pour le fun. Et quelques semaines plus tard il s’en rendit compte, par besoin. Addicte invétéré, il se mit à souffrir de ne pouvoir journellement piéger une autre victime. Une nouvelle souffrance que son corps accusa avec émois. Surprenante. Inattendue. Inquiétante et dérangeante. Il eut l’impression de ne plus vivre que pour çà.
Drogué à cette perversité sans nom, il ne dormit bientôt plus que deux ou trois heures par nuit, s’accrochant à son volant de plus en plus, de peur de perdre son dealer le plus improbable jamais recensé et lui permettant de respirer.
La monté du pétrole l’inquiétait au plus haut point, les temps d’hiver décourageant certains automobilistes les jours les plus neigeux le désolaient, et un mépris se mit à couler dans ses veines comme un poison des plus efficace, envers les gens respectueux et courtois. Une haine le transformant bientôt physiquement et sans qu’il n’y prenne garde, jusqu’au jour, ou un papi de quatre-vingt ans lui souligne ce changement l’inquiétant et ne reconnaissant plus le bon petit Norbert qu’il était à ses débuts.
Cette révélation fit prendre conscience à Norbert, toute l’ampleur de la folie l’ayant aspiré dans cette spirale infernale et de laquelle, il ne savait s’il allait pouvoir en réchapper. Il comprit à cet instant, pourquoi tant de taupes, avaient terminées leur course en asile psychiatrique ou en prison. Et le même sort l’attendait s’il ne réagissait pas, à n’en pas douter. Le déclic fut déclencher un jour ou il surprit par hasard une conversation entre le lieutenant Durand et un haut responsable, se moquant des taupes qu’ils engageaient dans le seul but, en vérité, de faire leurs choux gras et de leur permettre de financer les fêtes, séminaires et déjeuners en nombres croissant dont tous, excepté les taupes cela va s’en dire, en profitaient largement.
Cette vérité le fit pâlir. Il sentit un long filet de sueur descendre le long de son échine. Il avait été utilisé, ni plus ni moins. Comme un vulgaire kleenex qu’on jetterait une fois utilisé. Mais c’était mal connaître Norbert. Ca n’allait pas se passer ainsi.
Son sang ne fit qu’un tour. Il couru à sa voiture, roula sans but ni destination précise, avant d’arriver vers un check point d’une autre taupe devant faire sa besogne. Il repéra la voiture de flics embusquée, rajusta ses gants en cuir, remis sa mèche sur la tête, posa ses Ray Ban sur le nez, ravala sa salive en inspirant un grand bol d’air, avant de foncer sur le bitume, lorsque le chasseur courra après le lièvre.
Une ivresse sans pareil s’empara de lui. L’espace d’un instant, il était le plus grand. Il était intouchable, car la voiture de ces poulets en manque de grains ne pouvaient l’avoir vu, tant ils furent surpris. Il était intouchable.
Il les embouti, les défonça en ressentant une terrible impression de bien-être dont il aurait presque eut honte, s’il n’avait pas été aussi déçu d’avoir été un tel pigeon.
Il les entuba jusqu’à ce que justice soit faite, sans se soucier du monstre carambolage étant en train de se former, attirant les feux de tous gyrophares confondus mais pas seulement… Cette vue apocalyptique de véhicules éventrés et retournés sur le bitume attira également les lumières de journalistes de tous poils, condamnant déjà du simple fait de leur présence, les responsables du drogué Norbert qui aura besoin d’aide, après cet épisode de sa vie pour le moins déroutante dont il n’en ressortira pas sans cicatrices, assurément.
© 2008 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.

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