La Douleur
Je crois que sans la douleur l’inspiration ne serait pas aussi féconde. Pas aussi foisonnante d’idées. Des idées nobles ou des idées folles, qu’importe…
Mieux, je crois pouvoir dire sans m’abuser qu’elle fut la matière de tous mes projets, qu’ils soient littéraires ou qu’il s’agisse de mes décisions. Qu’elle s’invite dans ma vie ou ne fasse que l’effleurer. Peu importe. Elle est le ciment. Et je fis tout pour la ressentir. Même petit, je faisais mon possible pour l’attirer, à commencer par tordre mes dents devant le miroir jusqu’à ce qu’elle glisse entre mes doigts, du sang maculant ces derniers sans m’effrayer pour autant. Cela était mon secret. Personne d’autre que moi n’assistait à cette scène comme personne n’assista jamais à mes petites séances d’écrasement d’orteils ou autres sévices, comme la colle que je sniffais en cachette ou le mazout que j’allais renâcler à la cave comme un parfait junky. À cette époque, je ne comprenais pas pourquoi. Je ne me posais pas la question à vrai dire. Quelque chose en moi me disait de le faire. Et je m’exécutais, sans broncher ni pleurer. Mais à y repenser, aujourd’hui, peut-être que ce détachement que j’accusais envers la vie m’éloignant de toute émotion, de toute sensation, n’était qu’un moyen de me défendre. À moins que j’aie voulu faire comme mes parents. Communiquer avec moi-même par la violence physique. La déchéance. Violence qui ne me sembla jamais violente.
La douleur fut certainement le plus grand sentiment que j’éprouvai, sans pouvoir à aucun moment le décrire. Trop forte, sans doute, pour un petit garçon, il fallut bien trouver des solutions pour lui échapper, alors je décidai de l’utiliser. Puisque je n’arrivais à la discerner vraiment, c’est elle qui allait me voir. Elle qui allait me condamner à vivre à ses côtés. Jamais loin, toujours prête à lancer ses foudres. À épancher ses humeurs. Et je m’en portai plutôt bien. Je savais que je ne pouvais y échapper. À quoi bon vouloir fuir. Le seul moyen que j’aie eu pour ne pas trop en pâtir fut de l’assumer. Et c’est ce à quoi je m’attelai. Elle ne me fit jamais peur. Je la savais capable de choses horribles. De destruction à grande échelle. Je la connaissais bien, elle n’œuvrait pas seulement en mes landes. Je la voyais partout, sur ces figures, en ces traits tirés, en ces gestes nerveux et fuyants. Partout.
Lorsqu’on réalise cela si jeune, peut-être relativisons-nous pas mal de choses, par la suite. Une fois grand. Une fois homme. Je ne sais si c’est un bien ou un handicap, mais ce dont je suis certain, c’est que je ne m’en sors pas trop mal jusqu’ici.
Elle fut une étape nécessaire à mes sens. À ma construction. Je le sais. Et même un moteur, pour ce qui est de prendre des décisions et d’aller jusqu’au bout de mes rêves. Sans elle, je ne crois pas que j’y serais arrivé un jour. Sans elle, je ne pense pas que je serais la personne que je suis maintenant. Je serais un autre, certes, mais pas celui que j’aspire. Celui que j’aspirai et espérai dès mon jeune âge et que je jetai dans la vie sans ménagement.
Sans elle, les bonheurs n’auraient pas la même saveur. Ils éclateraient moins bien à mes yeux. Se verraient être inapparents. Désabusés, à n’en pas douter.

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