Le confessionnal

  Le confessionnal

 

                           

 

 Image Used by permission Avec l’aimable autorisation de Michael Breyette  

 

 

                                                        

 

 

                                             C’est l’été, il fait très chaud. Une de ces journées torrides et humides, un de ces moments où il en faut bien peu pour réveiller l’état quelques peu molasse de notre coquin ravageur. Et justement, ça tombe bien puisque aujourd’hui c’est mon jour de repos, j’ai donc tout mon temps.  Toutes les minutes nécessaires accordées à l’éveil de tous les sens de mon corps. De mon corps et de mon esprit, même si ce dernier galope toujours bien plus vite.

 Je me ballade, j’erre toute la journée dans la ville, dans ces faubourgs engorgés et poussiéreux. Bravo monsieur  le  maire,  efficace votre nouveau projet de transports publics, on se croirait presque à Calcutta. A peine allégé, le trafic... Regarde-moi ça, toutes ces tires se tenant par la trompe d’échappement et faisant vrombir leur moteur ça de plus au feu rouge écarlate. Qué misère.

Après être allé écouter quelques disques et m’être désaltéré deux, trois fois sur une terrasse, je m¹apprête à rentrer. Je bifurque, emprunte une ruelle, celle que deux amants transis emprunteraient pour se protéger des regards indiscrets. Je plonge de grands yeux dans la vitrine d’un sex-shop inattendu vantant excellemment bien tous ses ustensiles de flicaille et de cuisine. Du rouleau à pâte clouté à la passoire élastique qu’on passera sur la tête d’un malheureux consentant. Le chinois jumeau porte-nibars n’est pas trop mal réussi non plus. Sans compter l’attirail de menottes et de matraques de toutes tailles confondues. Pour sûr qu’ils doivent s’éclater ces allumés. J’imagine un peu, puis j’arrête d’imaginer. Je sors ma tête de cette vitrine à flanquer des coups, dès qu’un déplacement d’air aux senteurs boisées me fait frissonner. Quelle est cette furie ? me dis-je, en tentant de deviner son parfum. Mes billes s’y accrochent sans me demander mon avis. Là, juste devant moi, sur le trottoir  et venant de me dépasser, un joli petit cul, que dis-je, un superbe popotin en forme de ballon de foot  me  fait  un pied  de nez.  Mes  jambes  n’attendent  pas  le  signal  de mon cerveau, elles ont déjà fait trois pas et ne paraissent pas décidées à lâcher prise. 

Je contourne des mobs, évite quelques lampadaires de justesse, frôle les parcmètres au millimètre, sans pour autant prendre les commandes de mes guiboles. Elles paraissent capables de contrôler la situation et c’est toujours ainsi, lorsqu’un beau séant se pavane devant mes yeux. Je suis surpris de mon entrain et de celui de ma potentielle « future victime ». Quel pas élancé. Quel déhanchement de rêve. Je n’ai pas encore vu la tête, j’essaie de feinter, de voir un bout de son museau dans une vitrine jouant si bien les miroirs, mais j’ai de la peine à y discerner quoi que ce soit.

Juste le bout de son nez, et encore... De toute  façon  avec  de  telles formes,  même si la   tête  me joue un vilain tour, je ferai des efforts...

Ses mains semblent belles. Ses cheveux châtain clairs, presque blonds, seraient le seul obstacle à mon entrain. La blondeur n’est pas ma tasse de thé, quoi que...  Je commence à fatiguer, cette ruelle n’en finit pas, mais où va donc aller ma capture ?  ¾  L’excitation est à son comble dans mon crâne de coq en rut ¾  Pas une seule fois un regard sur ma pomme n’est émis. Aucun retournement de sa part. Rien.  Encore un coup fumant mon Mike, j’en ai bien l’impression. 

Je passe par de drôles de traboules, des petits recoins que je n’avais jamais empruntés dans ce quartier des Mirabelles. Comme quoi, on ne connaît  jamais  vraiment bien l’endroit dans lequel on vit. Il faut que certains événements nous y amènent et nous les fassent découvrir.

« Retourne-toi mon ange, retourne-toi ! » me dis-je, mais il n’y a rien à faire, il semble qu’il  soit coriace. Après un petit stop et un arrêt librairie où je plonge mon nez dans le bocal de poissons rouges, de l’autre côté de la vitre d’un resto chinois, on repart de plus belle, on slalome dans ce trafic étourdissant, on grimpe les marches d’un escalier n’en finissant plus. Quel sport ! Mais qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour un petit coup de baisouille, même s’il faut tirer la langue avant...

Une fois en haut, ça repart de plus belle, avec encore plus de grâce. Mais d’où sort cette créature ? « Calme-toi mon Mike ! Je sens que ton sifflet te joue des siennes ! » C’est que cette chasse est excitante. C’est très haletant de poursuivre quelqu’un sans pour autant forcément le, ou la rencontrer. Le fait d’être semé, rejeté ou dévoré par notre proie est une adrénaline que tout petit homme cajole au fond de lui. N’oublions pas qui détient la prise, et ici en l’occurrence, ma prise semble s’être quelque peu emballée. Elle ne cherche qu’à faire naître la lumière. Retrouver cet instinct primitif, mais combien quémandé, est des plus palpitants. Il y a comme du piment là-dedans. Même si ça ne m’arrive pas tous les jours, je dois bien avouer aimer ça et profiter pleinement de ces moments forts. Rencontrer quelqu’un au hasard des rues est tellement plus agréable qu’en boîte ou que sur le net. Alors je me mets à imaginer, à fantasmer à défaut de voir. Mes mains parcourant son corps, ma langue léchouillant sa peau douce et bronzée, ses moindres endroits. Ses zones les plus sismiques avant que nous ne soyons aspirés par un tremblement de terre bienfaiteur.  

 

Ah, si seulement… si seulement je pouvais toucher du bout des doigts ce doux rêve. Je me calme et reviens à ma course, en espérant que cesse bientôt cette poursuite, même si j’y prends du plaisir. Je contemple les géraniums d’un minuscule balcon au cinquième d’un immeuble, en sent même les effluves âpres que dégagent ces fleurs décoratives, relayant un court instant les gaz d’échappement au second rang.

 

 

Soudain, le choc. Juste devant moi, se trouve l’église Saint-Maximilien, et mon oiseau semble se diriger tout droit dans la gueule de Dieu. « Nom d’une pipe, ne me dis pas que ce si beau parti va aller se faire pardonner ses péchés ? Pas maintenant, ce n’est pas le moment ». Je me rassure en me disant que c’est impossible, mais la distance séparant ce bel ange de  la maison du tout puissant n’est plus que de quelques mètres maintenant... ça y est, la porte l’a englouti. « Que me faut-il faire, sacré bon Dieu ? Allons, allons, calme-toi mon Mike ! Calme-toi !!! Rien n’est perdu, si ça se trouve, il  va juste  amener le livre qu’il a sous le bras au curé. Voilà tout... Et si c’était la prière qui l’a poussé à entrer dans cette église ? »

Mes neurones explosent dans tous les sens, mes gestes deviennent épileptiques. « J’y vais, j’y vais pas ? Oh, et puis  merde ! Après tout, pourquoi est-ce que je n’irais pas y voir de plus près. Ce n’est pas parce que j’ai séché  tous  les cours de catéchisme, et que j’ai refusé d’aller me confesser, que je n’ai pas le droit d’entrer. Allez, j’y vais ! De toute façon, il y a peu de chance pour que ce mirage soit un fervent disciple du clergé. Qu’on excuse ma pensée, mais le désir est si fort ». 

 

Je fais trois pas dans cette glacière et me vois frappé par le messie lui-même. J’ai juste le temps de voir ce qui semble être l’ombre de mon bel oiseau entrer dans le confessionnal. Peut-être est-ce un signe. Et les fantasmes reprennent de plus belle. Je l’enlace dans un coin de ce lieu saint. Le tripote, la câline et lui vole des baisers. C’est excitant à souhait. Notre effronterie jetée à toutes ces statues nous reluquant n’en rend que plus palpitant et puissants ces moments volés…

J’arrête de déconner. Arrête de fantasmagorer sentant la chair de poule qu’accuse ma peau. Je me réveille non sans mal, Zyeute l’allée, la vieille qui semble avoir usé le banc avec ses genoux et qui ouvre un œil (une chouette dérangée en pleine sieste). Elle me reluque en serrant encore plus fort ses doigts tordus et entremêlés, avant de faire un signe de croix et très certainement en train de me maudire. (Un démon est entré dans l’église).

Une fois l’Italie du Sud passée et sans doute l’unique prieur de la maison, j’accélère le pas en redescendant le plus bas possible mes shorts troués et filandreux de partout. Quand j’ai congé, je me laisse aller.  J’imagine les grands yeux de la chouette, juste derrière moi, s’accrochant à mes fesses comme un désinfectant s’attacherait aux cabinets des toilettes. 

Je suis quand-même un peu mal à l’aise, mais je fonce, comme si on m’avait piqué le derrière avec la fourche du diable. C’est presque en courant, que j’arrive devant le confessionnal si bien lustré.

Comme je vois que le rideau d’à côté bouge et que j’ai peur que l’ange ne s’en aille, je rentre dedans en un éclair, ferme mon rideau et fais un bruit d’enfer lorsque je m’assois sur le petit banc. En fait c’était à genoux que je devais être. Le mur des lamentations n’est pas loin, je le sens.

Ma proie semble bien là, juste à côté de moi, je l’entends remuer. Je ravale ma salive, écoute son souffle. Il doit attendre le curé où alors n’est-ce qu’une tactique de drague de plus, qu’il me faudra ajouter à mon palmarès.

Je vois vaguement son visage, derrière ce petit grillage de bois. Ses dents blanches, ses lèvres roses, la lumière dans ses yeux foncés, les faisant briller comme des rubis au soleil. Je me dis que c’est dans la poche. « Bouge pas Baby, on va bien s’amuser tous les deux, même si ça me gêne un peu de draguer dans une église ». On a beau ne pas être croyant, on peut être respectueux pour autant. « L’écoutille » s’ouvre d’un geste précis, ses yeux se voient mieux, ils tentent de m’apercevoir, mais je me tapis le plus intentionnellement du monde dans le seul coin que je trouve. Je suis intimidé.  Je  racle  ma gorge pour enfin réagir mais une voix  sirupeuse m’aborde avant que je n’aie le temps de siffler le moindre son. Je ne crois pas ce que j’entends. Pour moi, c’est incompréhensible.

J’étais si près du but. J’ai beau jurer en mon for intérieur, personne ne semble m’entendre et je me retrouve seul avec moi-même pour seul témoin. Vous pouvez répéter la question ? lui demandai-je, en comprenant soudainement le fonctionnement d’un endroit comme celui-ci.

« Parle mon fils, je t’écoute ! » répéta-t-il d’une voix suave et chaude.

 

Je sens mon crâne chauffer et des gouttes perler sur mon front, je ravale ma salive, expire profondément, rajuste mes shorts et m’extraies de cette boîte à bobos en silence.

Je serai digne face à Dieu. Je serai digne jusqu’au bout de cette allée.  Je ne rajusterai pas mes shorts sous prétexte de ne pas choquer où de choquer.  Je serai tel que je suis devant le tout puissant car après tout, si je n’ai pas de secret pour quelqu’un c’est bien envers lui en premier lieu. Lui qui m’a fait, qui m’a vu grandir et me voit jouir, ne l’oublions pas.

Après, le vent m’emportera où bon lui semblera. Et si c’est en enfer que je dois aller, je voudrais que ses habitants ressemblent tous à ce garçon.

 

 

 © 2009 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.       

 

 

Support dessin : Image Used by permission

Avec l'aimable autorisation de Michael Breyette www.breyette.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Article ajouté le 2009-09-18 , consulté 36 fois

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