La Parenthèse Enchantée...
La Parenthèse
Enchantée…
Il n’y avait plus de plafond, il n’y avait plus de sol, plus de murs non plus. Seul ce gros nuage gris et cette chose nous tournant autour et hurlant à la mort semblaient réels. Je posai mes mains sur mes oreilles pour ne plus l’entendre, mais il me sembla qu’elle entra dans ma tête, il me sembla devenir fou.
Je me concentrai sur cette lame, m’imaginant être un extra-terrestre capable de contrôler et de déplacer les objets par la pensée. Et je me dis : « Oui, vas-y ! Vas-y maman, qu’on en finisse ! Enfonce cette lame. Plante-la-lui dans le bide ! Qu’il pisse son sang ce goret jusqu’à la dernière goutte ».
Maman n’était plus vraiment elle-même. De ses yeux émanait une étrange lueur, sans doute assombrie par ce gros nuage au-dessus de nos têtes. Fabrice n’était plus le même non plus, et moi, je n’étais plus rien. Qu’un grain de sable dans ce cosmos infini. Qu’une énergie.
Je compris que nous étions entrés dans un monde différent et que ce nuage n’était décidément pas le même que ceux s’éparpillant dans le ciel. Dans ce monde-là, tout était possible, tout pouvait arriver sans qu’on en ressente une culpabilité ou une fierté puisque nous n’étions plus que des instruments.
Plus d’âge n’avait d’importance, nous étions des pions et un pion n’a pas besoin d’expérience pour être manœuvré ou frapper. C’est dans des moments comme ceux-là, je pense, que les gens se voient étiquetés de fous, et devenant tellement dingues, qu’ils ne savent plus ce qu’ils font, ni qui ils sont.
Je ne trouvai que ça comme excuse à ces pulsions meurtrières, car c’est bien de ça qu’il s’agissait. Des pulsions criminelles, lancées avec fureur et efficacité, tranchant les règles, tranchant le temps, tranchant.
C’était les seventies, favoris outranciers dévorant la figure des hommes les plus réservés et permanentes excessives défiant les chapeaux insolites des donzelles. Pattes d’éléphant et tee-shirt à fleurs, lunettes de soleil excentriques à souhait.
C’était la parenthèse enchantée comme on nomma cette époque. Liberté sexuelle et émancipation de la femme se dessinant sous les meilleurs hospices. Mais c’était aussi le début d’une vie, ou plutôt, le début d’une partie de ma vie et de celle de mes proches, se débattant dans un monde plein d’espoir, de couleurs et de perles... mais aussi de doutes et de flou quand à ce bonheur si commun et facile, que tant de gens semblaient épouser avec aisance.
Comme des bulles de savon pourvues d’arc-en-ciel m’explosant à la figure, j’aurais du regarder cette vie, ébloui, fasciné et plein d’espoir. En place de ce ballet aérien et léger, j’accusai une drôle de sensation.
J’avais toujours été à l’affût des moindres bruits lorsque la nuit tombait, lorsque j’étais derrière ce mur, du moindre indice me laissant deviner tel ou tel geste, telle ou telle réaction. Mais après ce qui se passa, tous mes sens semblaient avoir été amplifiés. Mes oreilles devinrent mes yeux sans le moindre mal, et j’aimai croire que j’étais en train de me transformer en un loup ou en quelconque animal tellement plus digne que la race dont je faisais et fait toujours partie. Un sens qui grandit par la force des choses.
Le lendemain, lorsque j’arrivai pour prendre mon petit déjeuner, il était là, assis à la table comme d’habitude. Comme tous les matins, avant d’aller travailler. Il faisait la gueule comme si c’était nous qui lui avions fait des misères. Maman lui fit son café, le regarda ingurgiter ce breuvage avec un certain dédain, je pus le ressentir, puis l’observa se lever pour aller au boulot. Sans rien dire, il claqua la porte.
Elle vint ramasser la vaisselle en silence, sa vaisselle, la lava sans broncher, sans même à aucun moment avoir envie de la lancer sur les carreaux, puis, l’essuya et la rangea dans le vaisselier. Calmement. Je ne dis rien non plus, mais je sentis mes veines se dilater et mon sang bouillir dans tous mes membres. Une haine indescriptible venait de me chatouiller, assurément. Une haine vouée à un ennemi, mon pire ennemi, notre pire ennemi. Mais une haine pouvant aussi et avant tout, se targuer de me détruire, si je ne trouvais le moyen de la canaliser, de la dompter par la suite et pour mon seul salut.
Je m’essuyai la bouche de ma main, souhaitai une bonne journée à maman, et partis à l’école comme si rien ne s’était jamais passé.
Je montai dans le bus, allai m’asseoir à l’arrière, seul, et regardai défiler le paysage, les arbres givrés et les maisons garnies d’une fine couche de flocons de neige. Tout le long du chemin, je sentis une présence étrange me suivre. Il faisait beau, le soleil laissait briller avec éclat ce village et cette campagne que j’aimais tant assurément, pourtant, une ombre se voulait ternir ce décor ludique. Une ombre me suivant comme si elle faisait partie de moi. La même, nous ayant plongés dans l’horreur et se dissimulant dans ce lourd nuage paraissant bientôt avaler le bus tout entier.
Je regardai les autres, insouciants, jouant et chahutant. Je lançai un œil à cette chose en espérant qu’elle épargnerait mes amis, ravalai ma salive, empoignai mon sac d’école et le serrai contre mon ventre aussi fort que je pus pour ne pas montrer ma peur. Pour ne pas sombrer et me diluer dans cette folie m’invitant à la rejoindre, et dont je ne savais si un jour, j’allais pouvoir m’en défaire ou au moins l’ignorer.
© 2009 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.

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