Le ventre
Le Ventre
Lorsque je croise ces regards d’enfants n’ayant rien d’autre qu’un bout de bois ou de ferraille pour jouer, je m’interroge toujours sur ce qu’ils peuvent bien ressentir, et surtout, comment deviendront-ils des hommes. Et quel genre d’homme.
Si les sentiments, les malaises, les doutes et toutes les interrogations sur la vie intérieure paraissent nous construire par nos contrées, cela veut-il dire que des gens démunis ou incultes comme j’ai pu croiser, sans le sou, n’y arrivent qu’à l’occasion.
Ils ne se posent sans doute pas autant de questions ? Pas les mêmes en tout cas. Pourtant des philosophes, il y en a partout. Des grands penseurs. Des contestataires…
Les sentiments sont-ils propres à l’évolution d’un peuple ? Et faut-il vraiment les gagner pour être et se dire heureux ?
Les gens merveilleux que j’ai rencontrés, qui m’ont tout donné alors qu’ils n’avaient rien, ne semblaient pas s’en poser la question. Eux avaient dans les yeux une présence extraordinaire, un éclat sans pareil les rendant vivants et presque comblés. Souvent les mots sont superflus, la langue d’ailleurs, rendant le dialogue impossible, ne semble pas être un obstacle. Ces gens-là nous regardent dans les yeux. Nous auscultent notre âme et rarement ne se trompent sur nous… Alors sont-ils autant à la recherche des sentiments que nous, ou sont-ils au-dessus de tout ça ? Les vivent-ils, ou s’accommodent-ils de la vie et de ce qu’elle veut bien leur donner sans tout analyser ? Peut-être bien. En tout cas s’ils devaient se traduire et se dévoiler, ce serait en leurs actes qu’ils se verraient le mieux. Spontanés, authentiques, et sans attente. Des petits gestes lancés au vent, faisant du bien à point, nous amenant à nous sentir bien. Des petits riens…
Je n’ai jamais eu l’impression, situation politique mise à part, que les gens soit dits pauvres, étaient si malheureux que ça. Et si l’on n’y regarde de plus près, au cours de l’histoire, c’était plutôt les aristocrates et non les gueux, qui s’interrogeaient tant et tant sur la question. Qui épanchaient leurs blessures et leurs joies dans des poèmes ayant permis de naître au monde, semble-t-il pour certains.
L’abondance et l’opulence. Pas le dénuement et encore moins l’indigence. Tout n’est en fait qu’une question de ventre. Mais tout ne vient-il pas de là ? On nous le dit, à l’école, chez le médecin, aux cours de théâtre. Les plus grands frissons, les plus belles sensations, partent de là en vérité. Normal que lorsqu’on a le ventre vide, rien de plus important que de le remplir nous obsède.
Est-ce que je veux dire par là que les sentiments comme on les voit, comme on les vit par nos latitudes, sont irrémédiablement liés au matérialisme ? J’aurais tendance à le croire, même s’il y a un grand pas jusque-là.
Ce qui est certain, c’est que la vie sans eux serait moins palpitante, assurément. Le ventre plein ou le ventre vide, riche ou sans le sou, peu importe… Une fois qu’on les a connus, une fois qu’ils nous ont mordus, nous ne pouvons plus nous en défaire. Comme un virus, ils nous dévorent de l’intérieur et aucun remède, jamais, ne les contrera.
© 2009 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.

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