Le baiser
Le baiser
Tout alla très vite, nous ne nous connaissions pas, nous avions juste été à cette expo le même jour et à la même heure. Et puis voilà…. Un regard, des frissons, un je ne sais quoi de magique et d’incontrôlable et nous nous éclipsâmes pour nous enlacer sous le porche d’un immeuble complice.
Je crus me liquéfier. Fondis comme une glace au soleil, sans même sentir ma joue me piquer.
Les bras ballants, je ne fis rien immédiatement, attendant le moment. Attendant l’impulsion que j’attrapai au vol et à la barbe de madame Chance. Je l'empoignai par le col de sa veste et m’accrochai à son cou, afin de lui reprendre le baiser qu’il venait de me voler avec autant de fougue et sans vraiment comprendre ces toutes nouvelles pulsions que je ne me connaissais pas.
Tout se mit à tourner autour de moi : les arbres, les insectes, les oiseaux, les quelques flâneurs, le trafic, les immeubles, les rues, la ville toute entière… J’étais dans un autre monde, un monde insoupçonné et délicat. Un monde aux fragrances enivrantes et envoûtantes. Je sentis le sol se dérober, se craqueler comme un fleuve asséché d’Afrique en pleine sécheresse, et pourtant je marchais sur de la mousse et une légère brise semblait me transporter. En extase, je fermai les yeux en frôlant ce corps me faisant face. Imaginai plus que ne sentis réellement quelque chose. Je faisais déjà l’amour.
Ses doigts s’engouffrèrent sous ma veste comme des pilleurs de tombe, et j’aimai sentir ces touchers profaner ce qu’il me restait, ou ce que j’imaginai me rester de candeur.
Je laissai tomber ma tête en arrière, il serra ma crinière, l’empoigna en me regardant avec méfiance et suspicion. Ma beauté méchante se lut dans ses yeux, et j’en fus ravi. Mon petit air inquisiteur le transporta dans l’avenir. Là ou j’allais le mener par le bout du nez. Là ou nous allions aller ensemble, assurément.
Un simple regard. Un frôlement à travers ma chemise, quelques mots susurrés à l’oreille, même pas gentils, même pas doux, un souffle chaud dans mon cou, la salive empruntant nos gorges nouées, nos pouls s’emballant, nos jambes chancelant, un espoir fou traversant l’iris, un bonheur furtif l’illuminant comme une traînée de poudre d’étoiles…
Oui, je fis bien l’amour ce jour-là. Il faisait beau mais qu’importe. S’il avait plu des cordes, je n’aurais rien remarqué de toute façon. Rien du tout. Un baiser n’est-il pas mouillé ?
Il n’y avait plus rien d’autre que ce baiser. Cette salive dévalant dans mon cou. Ce bouquet s’engouffrant dans mes chairs, mes entrailles, mon sang, ma vie, jusqu’à faire imploser mon cœur, me sembla-t-il. Jusqu’à me rendre dépendant de cette effluve, de ce fumet dont je ne pourrais plus me passer, à n’en pas douter.
Et puis les gens zyeutant nos ombres s’apprivoiser. Reluquant ces baisers furtifs mais complices… Et puis… et puis ces doigts me lâchant soudain. Il me sembla être une feuille morte et flamboyante aux couleurs d’automne lancée dans une rivière tourmentée…
Je contemplai partir cette silhouette et ses belles promesses, en me disant que comme une vague, il reviendra s’échouer en mes landes, draguer mes rives pleine de rêves et magnifier mon corps qui empli de désir, ne peut qu’attendre frémissant de plaisir…
© 2009 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.

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