La reine des bois
De toutes les plantes s’éveillant en forêt au printemps, Géraldine n’en préférait que quelques unes et l’aspérule odorante, n’avait jamais été l’une d’entre elles.
Botaniste et biologiste à ses heures, cette jeune femme aux formes et aux contours généreux adorait marcher dans les bois, dans l’espoir secret qu’un jour, un Prince charmant viendrait l’y cueillir plutôt que de récolter les épines des mûriers lorsqu’elle allait en chercher pour préparer une délicieuse tarte.
Tandis que la saison habillait désormais la forêt d’un vert tendre ou il faisait bon s’y prélasser, Géraldine fut intriguée par une aspérule à hauteur de son pieds, délayant innocemment dans l’atmosphère un doux et délicat parfum. Plante fièrement dressée de verticilles de feuilles entières ovales et allongées, elle arborait de petites fleurs blanches aux pétales en forme de croix.
Enivrée par cette résidente de la forêt à laquelle elle ne daigna jamais porter vraiment d’intérêt, Géraldine se baissa et en cueillit une afin de l’admirer de plus près.
Lorsqu’elle la morcela d’un mouvement concis et précis, une odeur de foin coupé chatouilla les narines de la jeune fille et un courant vint malmener sa mèche retombant sur son front. Sa jupe ample fut comme soulevée par quelque chose ou quelqu’un d’invisible et un léger vertige la fit vaciller. Elle crut discerner une silhouette d’homme tout en lierre l’observer en catimini de derrière un tronc de chêne.
Inquiète de cet état soudain et de cette vision, elle éluda le doux plaisir qu’elle ne put contenir en son temple la faisant vibrer d’un émoi que jamais elle ne connût si puissant de toute sa jeune existence de femme.
Si son physique n’était pas celui d’une Bimbo, elle pouvait se targuer d’avoir connu quelques garçons dans sa vie et même vécue une relation de trois ans ayant malheureusement pour elle, très mal terminée, d’où son replis sur elle-même durant toutes ces années…
Elle dut s’agripper à l’orbe se trouvant juste derrière elle pour ne pas tomber dans les pommes, et lâcha la fleur qu’elle venait de ramasser, seule responsable de ce doux tremblement de désir ainsi que de cette apparition pour le moins troublante.
Apeurée, elle se mit à courir une fois ses esprits retrouvés et fonça à sa voiture, afin de s’en retourner chez elle. Laissant valser les clés, elle l’ouvrit enfin après maintes reprises tant la panique la gagna.
Tenant de toutes ses forces son volant et reprenant son souffle en s’essuyant le front en sueur d’un mouchoir en papier, elle dût bien admettre les faits : elle n’avait pas fuis cet être sortit tout droit d’un conte de Lewis Carroll, ni même l’étrange et inquiétante atmosphère régnant dans cette forêt. Non ! Ce que Géraldine avait fuis était tout autre chose. Un sentiment et un émoi insaisissable. Un état de transe que jamais elle n’aurait pensée contracter un jour. Une jouissance suprême capable de faire glisser la plus audacieuse des donzelles, tant elle est forte et perturbante. Un de ces plaisirs percutant les sens, les parois, se faufilant dans le sang bouillonnant et battant dans les veines jusqu’à donner l’impression que notre cœur ne survivra pas à ce séisme.
De retour à la maison, Géraldine consulta internet afin d’en savoir un peu plus sur cette ensorceleuse. Si on n’en faisait des infusions, des glaces et même des décorations d’assiettes pour des mets recherchés, elle n’en restait pas moins une plante médicinale aux effets et aux vertus multiples.
Riche en coumarine, ses propriétés antispasmodiques et sédatives semblaient réputées ainsi que quelques effets diurétiques. Mais l’aspérule n’est pas qu’une bienfaitrice, Géraldine le constata. À trop forte dose, elle peut même déclencher des vertiges et pourquoi pas, extrapola l’intéressée, des hallucinations. Et qui plus est, son parfum se veut un terrible répulsif contre les insectes, ce qui n’est pas rien, quand on sait toutes les astuces et les prouesses que ces derniers peuvent accomplir en mimétisme et en l’art d’exploiter les végétaux.
Si elle eut bien mal au crâne durant toute la soirée (symptôme type d’une overdose de dame aspérule), Géraldine ne put s’empêcher de retourner en forêt le lendemain, pour aller observer d’encore plus près, celle qui se fait aussi appeler la reine des bois.
Elle n’eut le temps de rien faire, pas même de sentir ses narines frémir lorsque le délicat parfum de la plante sembla la pénétrer, que ses pieds furent agrippés par des lierres et tirés si brusquement qu’elle fut projetée à terre sans ménagement, sa tête heurtant le sol violemment et la laissant inconsciente.
Se réveillant doucement, elle gémit de douleur et sursauta, lorsqu’elle cru voir et entendre quelques chose venant du ciel ou d’ailleurs, plonger dans le sol, juste devant elle. Les liens qui la retenait lui entrouvrirent les jambes afin qu’elle puisse soulever sa nuque et constater les feuilles mortes voler sous l’avancement de racines et de lierres serpentant comme un reptile affamé. Très vite, ils la rejoignirent et bondirent sur son corps afin de la maintenir fermement. Même les radicelles d’arbrisseaux la ligotèrent avec souplesse, leur frêle existence laissant presque transparaître la sève coulant sous l’écorce tendre.
Ses forces retrouvées, Géraldine se débattit comme une lionne et tenta de crier à l’aide, mais une liane assez épaisse vint lui bloquer les mâchoires pour ne lui laisser brailler son effroi que par de petits geignements à peine perceptibles.
Elle se tordit comme un ver et réussit même, à déchirer à deux reprises, ses liens, mais aussitôt, elle fut rattrapée par un végétal aussi agile qu’un serpent, la plaquant définitivement au sol.
C’est à ce même moment que la silhouette de lierre se montra, d’abord timidement pour venir se placer très vite bien en face d’elle, des mains ou ce qui y ressemblait posées sur ses hanches.
La lumière filtrée à travers les branches des grands arbres zébraient le visage de Géraldine lorsque celle-ci secoua la tête en lançant de grands yeux ébahis d’effroi lorsque le monstre de lierre courut vers elle en d’étranges mouvements silencieux. Comme si ses pas étaient morcelés par le temps, accélérant sa venue imminente.
Le sol jonché de feuilles mortes se vit soudain recouvert comme par enchantement d’une sphaigne des plus douces. Une légère fragrance d’humus inonda la forêt, et Géraldine, toujours ligotée et bâillonnée se sentit glissée dans un autre monde.
En une fraction de secondes, la créature plongea sur le corps de Géraldine en se transformant en un magnifique jeune homme à la fière allure.
Les jambes de la jeune fille s’entrouvrirent avec volupté et son regard baignant dans celui de cet étrange garçon venu d’on ne sait ou, en déduisit que rien d’horrible ne pourrait lui arriver et qu’il valait mieux être souple et accueillante plutôt que de se refermer comme une huitre à cet inconnu au sexe gonflé de désir. Un sexe promettant la concupiscence et de bien bons moments, aussi, n’hésita-t-elle pas un instant et se livra corps et âme et sans retenue.
Toujours maintenue par les plantes, elle sentit la terre se dérober sous son corps, tant étaient fortes et déroutantes les sensations léguées avec précision. Bougre, se dit-elle, cet affreux me touche si bien. Comment fait-il pour deviner si parfaitement mes attentes ?
Si elle ne pouvait se vanter avoir connu le point G, ce moment-ci allait remplir sa mission, à n’en pas douter.
Sa bouche entrouverte laissa sortir un petit cri de jouissance, la liane s’étant retirée de son visage, tandis que son poitrail se crispait et que son corps se pliait en deux de plaisir. C’est comme si des milliers de doigts la frôlaient et l’inondaient de caresses. Comme si des centaines de lèvres lui léguaient des baisers. Comme si… comme si des dizaines de sexes la pénétraient en repoussant à chaque incursion, les limites du plaisir et du supportable.
Elle s’évanouit à deux reprises, tant la jouissance était puissante. Ses tétons tels des étendards furent pris d’assaut par le jeune homme se démultipliant en plusieurs êtres de lierre. Tantôt humain tantôt plante… s’immisçant dans les moindres fentes, scrutant non seulement les sens, mais sondant l’âme. Cette âme, que Géraldine crut si souvent grise au lieu d’arborer les couleurs de la vie. Son abricot lui sembla se gonfler sous ces coups de langues au savoir suprême. La chair de poule qu’arborait son corps tout entier ne trompait pas, et à moins qu’elle ne rêva, jamais, jamais Géraldine ne pensa possible la chair si à même de l’emporter vers d’aussi lointains horizons.
Succombant aux délices avec toujours autant de fougue, elle ne vit pas même les deux bottes venant de se poster devant son corps nu et se tordant comme un asticot au bout de son hameçon.
Aucun son ne sortit de la bouche de ce grand gaillard posant ses mains sur ses hanches, et regardant ce spectacle silencieusement, ébahis et circonspect. Choqué à vrai dire… La moustache et le sourcil frisottant, il crut même être ensorcelé par cette folle, son pantalon gonflant sans réserve alors que depuis des années, cette lâcheuse pioche lui avait fais faux bon et privé de tout plaisir…
S’il y avait bien des feuilles volant autour de Géraldine, ce n’était en tout cas pas dû à un quelconque fougueux prétendant entreprenant la donzelle, mais bien aux seuls mouvements frénétiques de la jeune femme, pour ne pas dire hystérique, ce qui ramena sans attendre et à la raison le vieil homme, ainsi que l’étrange sensation d’avoir échappé à quelque chose tout en culpabilisant de n’avoir succombé.
Il évinça toute illusion en aspirant une bouffée de tabac de sa pipe, et laissa s’évaporer en un épais nuage, tout rêve, tout espoir de combler une jeune femme comme Géraldine si l’existence lui permettait de revivre telle expérience.
Gilbert composa le numéro adéquat et en dix minutes, les secours arrivèrent sous l’œil apeuré de Géraldine semblant se réveiller d’un affreux cauchemar et ne comprenant pas ce qu’elle faisait là, couchée sur ce lit de mousse et le pouls s’emballant. Haletante, le regard d’un chien fou, elle ne pu que secouer la tête en guise d’excuse car elle se rendait bien compte du contexte et de la situation.
On l’emmena dans un centre psychiatrique le plus proche, Géraldine ne se rappelant plus même de son nom et ne pouvant sortir le moindre mot.
Deux mois et trois semaines plus tard, alors que l’été battait son plein et que les gens déambulaient sur les trottoirs, le cœur léger, Géraldine souriait aux anges. Elle était assise sur son lit, balançant les pieds calmement. Elle était habillée d’une jolie jupe à fleurs et d’une blouse mauve. Un peu de rouge à lèvre et un soupçon de crème hydratante lui donnaient une mine rayonnante.
Un infirmier vint se placer sous l’embrasure de la porte et lui fit un petit signe. Elle lorgna une dernière fois cette pièce l’ayant vu renaître, en fit le tour d’un mouvement de la tête, puis sauta en bas du lit et suivit le jeune homme avec enjouement.
Quelques feuilles à remplir, et les portes s’ouvrirent devant elle, sous le regard malicieux du jeune homme, l’ayant suivit tout ce temps. Elle ne se retourna pas. Elle marcha droit devant elle, d’un pas nonchalant et sûr jusqu’à l’arrêt de bus le plus proche.
Une fois chez elle, elle contempla son petit appartement, ces quelques meubles et bibelots presque avec fierté. Pourtant, ce n’était pas la brillance du secrétaire d’acajou qui la combla ni même ses broderies encadrées fixées au mur. Non. Ce qui réjouit Géraldine, c’est que tous lui dirent et la tinrent pour folle alors qu’elle ne fut jamais si saine d’esprit. Jamais elle ne mesura autant et si bien la vie. Ce qu’elle apporte. Ce qu’elle donne mais aussi ce qu’elle peut prendre. Et puis surtout, songea-t-elle, se balançant dans son rocking-chair en se tenant et en caressant son ventre comme si elle était enceinte de neuf mois, Géraldine sentait quelque chose en elle. Quelque chose, lui ayant sans cesse certifié et confirmé qu’elle ne rêva pas dans cette forêt. Et bientôt, très bientôt, elle mettrait au monde le plus extraordinaire des êtres jamais engendré sur Terre. Un être tout droit sortit du plus pur et du plus intense des moments qu’aucune femme ne connaitra jamais. Une nouvelle et un avenir que jamais elle n’aurait pensé vivre un jour, les médecins lui ayant toujours certifié qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant…
© 2009 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.

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