Plus que deux corps
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Plus que deux corps
Ceci expliquerait peut-être cela. Sans doute que les relations basées que sur l’attirance et les mensurations sont condamnées d’avance, justement parce que deux êtres n’ont misé que sur ça et non laissé se courtiser leur brillant esprit. Mais faut-il encore pour cela en avoir un peu…
Magda, n’en trouva guère chez les hommes qu’elle rencontra. Aussi, affronta-t-elle seule le plus souvent les épreuves de la vie avant qu’un événement auquel jamais elle n’aurait émis la moindre chance de viabilité, n’arrive et ne bouleverse son existence.
Bouleversé, c’est l’émotion qui submergea Nicolas lorsqu’il arriva à l’hôpital du Samaritain à Vevey. Essoufflé, pour avoir couru du parking de chez Manor, il ne réalisa pas toute suite qu’une personne se tenait tout à côté du lit de sa mère. Lorsqu’il leva enfin les yeux vers cette silhouette lâchant la main de Magda et accusant le regard questionneur du jeune homme, avec embarras, un silence engloba la chambre. Un silence pesant.
- Je… Je te présente Laurence. C’est…
- Je suis l’amie de votre mère, Nicolas, vint l’aider la femme se rapprochant de sa mère et lui souriant affectueusement.
- Mais… ne sut que dire d’autre le fils.
- Je sais, c’est un peu… enfin… Tu dois…
- Depuis quand ? demanda-t-il d’un ton plein de reproches.
- Vingt et un ans dans trois semaines ! répondit-elle immédiatement, comme si elle voulait faire passer la pilule le plus vite et le mieux possible.
Les yeux de Nicolas se mirent à briller et ses jambes tremblèrent. Il accusa une larme de sueur le long de son échine, releva son menton dans la lumière d’un soleil tentant de pénétrer la chambre après avoir été caché par de menaçants nuages noirs. Il eut envie de pleurer.
- Tu dois penser que c’est dégu…
- Oui, c’est monstrueux ! n’eut-il comme seule réponse.
Il alla se placer vers la fenêtre et regarda se balancer les arbres du parc. Sa lèvre inférieure se mit à trembler. Laurence lâcha à nouveau la main de son amie et voulu aller vers lui mais Magda lui fit comprendre qu’il valait mieux le laisser.
Après avoir retrouvé une respiration plus ou moins régulière, il revint vers le lit de sa mère, de la rage plein les yeux :
- Et c’est quoi cette histoire d’arme ? lui reprocha-t-il, se revoyant s’expliquer avec un infirmier lui montrant le pistolet que contenait le sac à main de sa mère.
- Ah ! ça… c’est rien. J’ai toujours aimé tirer ! lâcha-t-elle, sous le rire nerveux de Laurence n’ayant pu se contenir.
Nicolas secoua la tête et lança un regard meurtrier à Laurence. Comment garde-t-on un flingue en permanence dans son sac à main ? se demanda-t-il, l’air circonspect. C’était dément, incompréhensible et pas du tout compatible avec l’image de la femme qu’il croyait connaître.
Il se plaqua toujours plus près de la fenêtre devenant sa seule alliée dans cette chambre, à cet instant, dans ce monde, et concerta sa mémoire en guise de seule bouée capable de le sauver de cet océan trouble dans lequel il se voyait soudain plongé. Il se revit petit, à jouer avec les canards plastique que sa mère achetait à chaque fois qu’elle en trouvait un plus beau que le précédent. A manger les tartines qu’elle lui beurrait le matin avant d’aller à l’école. Le coiffant, l’aidant à s’habiller sans ne jamais pourtant l’étreindre d’un câlin qui lui aurait tant fait de bien. Se faisant soigner le genoux au chloroforme après une bagarre mémorable avec les copains. Buvant le sirop de mûres que Magda faisait si bien, la saison venue. Se cachant sous les draps lorsqu’elle fit irruption dans sa chambre alors qu’il découvrait sa première érection. Dissimuler sous le matelas ses livres de culs qu’il achetait aux copains après qu’ils aient usé les pages. Se cognant la tête à sa bibliothèque lorsqu’elle le surprit à donner un baiser à Ludo, son meilleur ami. Bon Dieu de merde, se renfrogna-t-il, mais pourquoi n’a-t-elle rien dit ? Pourquoi cacher ça à moi ! Qui est-elle pour dissimuler pareil secret ? Pas une mère ? Pas ma mère, répéta-t-il dans sa tête tant et si bien qu’il lui sembla ses tympans prêts à imploser. Il sentit la trahison s’immiscer et comprit la distance qu’elle tenu toute sa vie durant avec lui. Un élan de colère le submergea comme une vague. Il crut bien se noyer dans cette masse d’incompréhension et de malaises. Il sentit sa tête le picoter. Le sol, se dérober sous ses pieds. Le monde, se fissurer en deux. Mais comment peut-on garder un tel secret envers son seul fils ? s’interrogea-t-il obstinément sans ne trouver aucune réponse. Contrit, presque défait, il revint vers le lit, des larmes faisant briller ses joues rosées :
- Tu te rends comptes de ce que ça peut me faire Magda ?
- J’ai un cancer du côlon, Nicolas ! C’est mal barré pour moi, je…
- Tu quoi ?
- Je voulais que tu connaisses Laurence si jamais…
- Mais enfin Magda, comment as-tu pu être aussi méprisante envers mes copains alors que t’es une…
- Une quoi ? Vas-y si ça te fait du bien ! lança-t-elle, d’un ton plein d’agressivité.
- T’es… t’es navrante Magda !
- Je sais, je ne suis pas une bonne mère…
- Tu ne comprends rien ! T’es… t’es passée à côté de toutes les choses importantes de ma vie ! T’as tout faux, Magda ! Et c’est pas un cancer du côlon qui va remettre droit les choses tu sais…
- Comment va Paul ? tenta de questionner sa mère sentant les larmes l’envahir.
- Tssit ! lâcha-t-il en dodelinant la tête, ça fait deux ans qu’on est plus ensemble ! lui cracha-t-il au visage en serrant les poings.
Il lança un regard plein d’admiration à Laurence, resta figé un instant devant ces deux femmes semblant s’aimer, oui s’aimer comme il aurait tant voulu qu’elle l’aime, puis quitta la chambre en rageant après un courage lui semblant bien timide et peu présent, dans la vie des gens qui l’entourèrent jusqu’ici.
Il s’arrêta dans le couloir brillant comme piqué par une lance lui transperçant le cœur, s’appuya contre le mur et se laissa tomber assis parterre en pleurant dans ses mains.
Laurence l’observa à l’autre bout du couloir, se rongea un ongle en guise de soutient, puis, s’en retourna sous la voix chancelante d’une mère recevant la récolte de ses semis de plein fouet et ne sachant sans doute, si c’est du cancer qu’elle trépassera ou de regrets.
© 2009 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.

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