SECOND


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SECOND

 

                                                   

 

 

J’ai toujours été second. Jamais cancre, jamais premier de la classe, mais second. Un milieu, un antre qui me ravit à merveille durant mon enfance et adolescence. L’âge des boutons, dont une puberté sans pitié su me légué généreusement me fut plus ou moins douce grâce à cet état second, mais la vie allait se compliquer avec les années et les déboires.

 

Je vous ai sans doute fait rire et pleurer, quelquefois vous avez réfléchi ou mûri, grâce aux mots que j’apposai sur un papier ne portant pas mon nom. Oui, je l’avoue sans fard, je vous ai manipulé, moi, le nègre de ces fils à papa incapable d’avancer un mot devant l’autre pour former une jolie phrase. Pour former une simple phrase et je ne parle pas ici de Proust ou de Baudelaire…

 

D’aucun vous diront que je suis quelqu’un d’effacé, de médiocre et de fade. Et je l’avoue, et c’est moi qui le dis, même en amour, il me semble n’être qu’une ombre…

Je ne sais si c’est l’amour qui déclencha ce que je vais vous conter en ces lignes, mais il n’est en tout cas pas innocent dans cette histoire, qui je le souligne, est narrée à la première personne et non à la troisième. Au diable les quiproquos, je vais être moi, enfin. Moi, et tout ce que cela implique de voyant, et d’insondable. De bon et de mauvais… Qu’on ne me lance donc pas la première pierre, car en chacun de vous qui lirez ces lignes, il y aura un peu de moi, j’en suis certain.

Qui a dit que la vengeance était un plat qui se mangeait froid ? Moi je l’aime chaud, bouillant, à vif, et faites-moi confiance, ce sera mieux qu’un feu d’artifice lorsque je lèverai le rideau.

 

 

Tout débuta ce jour où je rencontrai Jessie, une écervelée du mannequinat, se shootant la journée durant et ne se rappelant sans doute plus même de moi, le soir, après avoir toute une journée, travaillé ensemble.

J’avais un petit faible pour elle. Je m’y étais attaché comme à aucune autre de ses consoeurs pour qui je déblatérai nombres d’invraisemblances et d’ignominies que vous gobâmes tous, à n’en pas douter. Belle, ça oui, j’avoue m’être tripotée de temps à autre en pensant à elle. Il faut dire que son parfum, lorsqu’elle daignait émerger des psychotropes ingurgités déjà aux aurores, était plus qu’enivrant.

 

Je devais écrire quelque chose de déchirant. Pas trop, pour ne pas tomber dans la guimauve de bas étage, mais tout de même assez, pour que le peuple la plaigne, si quelque chose nous ayant échappé ou d’inopportun, devait éclater au grand jour. Il arrive fréquemment que ces têtes de linotte oublient de signaler des détails, pour le moins cruciaux et fâcheux… Et j’étais doué pour ces conneries. Il faut le dire, j’ai toujours eu une facilité déconcertante à fictionner, et je pèse mon mot,  la vie de stars en mal de célébrité. Je m’y attelais et ne décrochais plus jusqu’à ce que j’aie terminé mon travail, qui de surcroît, et au vue de mes contrats avec les nombreux éditeurs, était plus qu’estimé.

Seulement voilà, les requins que sont ces gens de l’édition n’ont plus guère d’étique et de raison, il me semble. Et l’un d’eux fit la boulette qui va marquer à jamais, un tournant dans ma carrière de nègre, ou d’esclave selon les susceptibilités d’aujourd’hui, et afin de ne pas trop offenser les sensibilités.

Oui, je manipulais les mots comme un boulanger malaxe une pâte à pain. Bien travaillée, reposée quelque temps afin de la laisser monter, et la comparaison ne s’arrête pas là, car si en place de four, les rotules des imprimantes battaient leur plein, le résultat final n’avait rien à envier au plus goûteux des pains que l’artisan le plus doué aurait pu confectionner. Jamais brûlés, toujours de bon goût, ils se bonifiaient même avec les années, ce dont ne peut se vanter la miche de pain la plus croustillante jamais fabriquée.

 

Ainsi donc m’occupais-je du cas Jessie, afin de peut-être, redorer une étiquette peu reluisante, la laissant sombrer de plus en plus dans les abîmes tant redoutés de l’oubli, pour une star ayant connu la gloire.

Je m’y attelai tant et si bien, que j’exagérai quelque peu et fis plus que redorer le blason Jessie, mais la transformai en une madone ou moi seul, semblait-il, avait le droit de lui adresser la parole.

Et elle me le rendait bien. Je devins sans m’en rendre compte, la drogue la plus toxique et la plus convoitée de Miss top model, buvant les mots que je gravais sur le papier au fur et à mesure. S’enivrant de mes paroles, jusqu’à perdre la raison.

Pour la première fois de ma vie, quelqu’un me voyait enfin. Quelqu’un de bien de surcroît, car Jessie était une fille admirable, lorsqu’on grattait un peu le vernis. Et je grattai, faites-moi confiance ! J’en profitai de cette addiction surréaliste, pour l’homme que je suis.

 

Très vite, Jessie vint s’installer dans mon petit appartement, se mit à la cuisine avec succès, et éloigna de plus en plus la télé du canapé, pour aller la flanquer sur le trottoir, un soir où l’on parla encore de celle qu’elle ne reconnaissait décidément plus. Celle des papiers glacés et de la pellicule.

 

Voyant de plus en plus son retour parmi le bétail du marché opulent de la jet set compromis, notre éditeur commun décida de tout faire, pour séparer les tourtereaux que nous étions devenus et sans doute, le couple le plus invraisemblable, et c’est moi qui le dis, que personne n’a et ne verra jamais dans son existence. Il s’acharna tant et si bien, qu’il réussit, par doses généreuses d’héroïne et de cocaïne, à lui faire croire n’importe quoi, et par là même, la détourner de mon humble personne et pour le coup, me faire redevenir celui que j’étais, à savoir : transparent.

 

En deux sniffs, Jessie redevint la petite insolente sans cervelle et inculte qu’elle était, aussi, ne me gênais-je point, même s’il fallait pour cela, sacrifier la vierge. Vierge, qui entre nous n’a pas vu qu’un seul esprit lui faire du rentre-dedans, mais tout un convoi du showbiz, se damnant et tuant père et mère, pour pouvoir toucher la madone.

 

Certes, ce ne fut pas passionnel entre nous, mais ce fut fusionnel, et ça, même elle ne pourra jamais le démentir, quoi qu’il se passe lorsque ma bombe explosera.

 

J’allais être victime moi aussi, d’un vedettariat et d’une peopleisation, pour le moins particulière et incongrue, puisque mon unique et seule fan, et que je n’aurais jamais, assurément, était et restait Jessie.

Ainsi, le manque que toute star déchue peut éprouver lors de sa descente aux enfers m’atteignit de plein fouet. Le manque, le trou et la faillite intérieure que je ressentis s’emparèrent de moi et j’eus l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds plus d’un matin. Je me sentis profondément blessé et surtout, très mal dans ma peau alors que j’avais tant brillé, aux côtés de ma belle.

Je n’allais tout de même pas laisser filer le seul être ne m’ayant jamais regardé. C’était hors de question que j’abdique et que je m’incline sans rien faire. Le lion vivant en chacun de nous allait se réveiller et me secouer si violemment, que mon regard, mes actes, ma personnalité ne furent et ne seront jamais plus comme avant, et n’en déplaise aux détracteurs.

 

L’avantage de paraître insipide aux yeux de la plupart des gens, et surtout envers son patron, c’est qu’on nous croit incapable de faire certaines choses. Pas même assez malin pour y songer, simplement. Qu’il s’agisse de se défendre ou de séduire, de montrer les dents ou de caresser dans le sens du poil, cela ne semble, à leurs yeux, jamais pouvoir effleurer notre instinct qu’ils imaginent plus bas que le dernier des cancrelats. Ce qui m’arrangea bien, dans le cas présent… En effet, et puisque le big boss avait rejoint les paillettes et le strass de Cannes afin d’y soigner ses relations d’avec le grand monde, j’avais dans les mains, tout ce dont j’avais besoin et un peu plus de dix jours pour agir.

Inventer le plus grand des bobards jamais sortit de ma bouche prétextant des passages flous et mal maîtrisés du livre de Jessie, fut affirmé avec une facilité  déconcertante, et m’étonnant encore à ce jour. En tout cas, cela marcha puisqu’on me donna le feu vert pour me remettre à la tâche, et tout cela, sans le moindre doute quant à mes honorables intentions.

 

 

Je me donnai corps et âme, écrit nuit et jour, en mangeant dans mon bain et sur les toilettes, mais je finis à temps et sans doute écrivis-je là, le plus grand chef-d’œuvre de toute ma carrière. Le dernier, assurément.

 

Je vous laisse deviner l’ampleur du contenu, d’avec lequel je ne pris aucun gant ni ne mâchai le moindre mot pour dénoncer cette fraude que j’accuse humblement en me positionnant comme premier fautif et dont je ne suis pas particulièrement fier.

 

Mon histoire avec Jessie est torride, cela va s’en dire, et le drame de notre séparation, une nouvelle et insurmontable épreuve dont je ne sais si elle se relèvera un jour. Manipulés et naïfs à souhait, on nous aura roulés dans la panade et fourbés du début à la fin, elle, dans son métier respectif et moi dans le mien si clandestin et solitaire. Me coupant de la vie. De la vraie vie. Me rendant de plus en plus asociale et sauvage. Me coupant du monde réel. M’empêchant tout ce temps, d’être moi-même, de vivre comme tout un chacun et surtout, d’espérer  la moindres histoire d’amour.

 

Antoine, c’est mon nom, est donc la figure de proue, l’astre, l’Est, l’Ouest, le Sud et le Nord à la fois. Celui par qui arrive enfin ce qu’on attendait tant. Il inonde chacune des pages de sa présence touchante qu’on ne pourra qu’aimer, à n’en pas douter. Il faudra bien ça, pour qu’on me pardonne. Et bien plus encore, pour que l’un de ces requins de l’édition m’ayant promît la lumière se relève de ce coup de maître. Bien évidemment, j’aurais fui la ville et peut-être bien le pays, meurtri par tant de déni et d’ingratitude. Ainsi, mon retour n’en sera que plus grand, et c’est la tête haute et digne, que je pourrai m’avancer vers vous.

 

Que le rideau se lève donc, Antoine y tient le premier rôle, et qu’on se le tienne pour dit… Les rotatives des presses sont en pleine chevauchée et n’attendent que vous, pour changer ma vie, qui de surcroît, sera tonitruante et pleine de rebondissements. 

 

 

 

  © 2008 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.       

 



Article ajouté le 2008-11-20 , consulté 74 fois

Commentaires


m-danielle le 13/02/2009 à 15:17:09
Hello,
Très belles les photos de San Diego !!
Tout est parfait comme d'hab...
Bon week end et à lundi.
Biz.
Mme Kovaci

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