La Tache (Ou l'art de se soustraire de ses gènes)

                                  

                                              Nouvelle

                            

 

                                   La Tache

                         (Ou l'art de se soustraire de ses gènes)

 

Une Nouvelle peu anodine qui en fera frémir plus d'un tout en laissant apparaître au coin de leur bouche un sourire qui je l'espère, s'emparera d'eux aussi sûrement qu'un Voodoo saurait envoûter la créature la plus innocente de cette bonne vieille Terre. Un texte alerte, rythmé et ou l'on ne s'ennuie pas et qui ne laissa pas indifférent nombre de lecteurs ainsi que quelques éditeurs et pas des moindres….  

 

Extrait :

 

 

 

Richard avait plutôt bien réussi ce qu'il pensait être le plus important à ses yeux. À savoir : tout faire, mais vraiment tout faire, pour ne pas devenir et ressembler à ce qui lui servit de père dans sa vague enfance.

Il n'ignorait pas qu'il lui faudrait se battre contre des moulins à vent. Que ce combat déloyal demanderait plus que de la pugnacité.

Et il lui en fallut du courage et des astuces pour démissionner de ses gènes, car ce n'est pas une mince affaire que de fuir cette hérédité encombrante.

Il se mutila même à une certaine époque, l'insouciance de l'enfance aidant à ne pas trop alarmer l'entourage et les quelques pneus l'enrobant généreusement tout autour de sa taille étant pris pour responsables et uniques fautifs. Mais se peut-il que des parents, même les plus pitoyables, même les plus maladroits, les plus incompétents soient-ils, puissent douter une seule seconde de l'impact des complexes sur un être et cela à tout âge ? Richard lui n'avait aucun doute sur leur manque de lucidité et leur façon de fermer les yeux sur un problème, n'en étant pas un puisque de toute façon Richard était étrange, insipide même, le plus souvent, mais surtout, il n'était aimé de personne à l'école. Cancre surdoué dans sa discipline, il est vrai qu'il fit tout pour attirer les foudres et les remontrances les plus dégradantes qu'aucun enfant n'ait jamais sans doute entendues de toute sa scolarité. Mais qu'à cela ne tienne, car le vrai problème, celui sur lequel Richard se cassait la figure chaque matin au réveil devant la glace, lorsqu'il se lavait les dents, ce n'était pas les bourrelets qui l'ornaient si bien, lui valant les objurgations les plus avilissantes et les diatribes les plus mortifiantes de ses congénères du même âge, non. Ni ce double ou ce triple menton en devenir le faisant plus ressembler à un iguanidé qu'à un garçonnet. Ce qui donnait le plus de soucis à Richard, c'étaient ces traits se dirigeant dangereusement et assurément vers un physique qu'il ne connaissait que trop bien et auquel il n'avait pas vraiment envie de ressembler.

Mais ces pulsions boulimiques apparurent déjà bien des années auparavant, lorsqu'il dévorait des plaques de beurre en cachette ainsi que tout ce qui avait le malheur de passer sous ses crocs.

Il avait entamé depuis toujours, lui semblait-il, cette guerre des gènes qu'il se jura de gagner, quitte à s'entailler les chairs lui-même. À s'esquinter tant et si bien qu'il en serait méconnaissable, tellement la haine vouée à cet être indigne de porter le nom et le rôle de père le répugnait. Une répulsion sans bornes, sans limites. Une abomination à laquelle il s'en voulait d'y être mêlé malgré lui. Mais aimant la vie et lui faisant confiance, et conscient de ce qui se tramait dans ses cellules, il comprit et assimila très vite les moyens de se soustraire de cette logique accablante à laquelle il était condamné. La bouffe en fut un dès son plus jeune âge, et plus on disait en le voyant : « Oh ! mais comme il ressemble à son papa ce petit ! » et plus il tapait dans le pot de confiture et les sucres rapides en tous genres. Bref ! Un tiroir à saucisses à lui seul. Une panse itinérante. Un aspirateur à sucre. Une chenille insatiable et j'en passe et des meilleurs.

La guerre était déclarée  et n'était pas prête de se terminer. La guerre au reflet. La guerre aux gènes. La guerre à l'âme, car il ne s'agissait pas seulement de démolir à la truelle ce faciès et ces membres de futur adulte, mais bien de gratouiller jusque dans les plus profondes entrailles de l'âme, tout ce qui pourrait ressembler et s'apparenter de près comme de loin, à ce pater familias qu'il détestait et détesterait toute sa vie, à n'en pas douter.

 

 

L'adolescence n'aida pas ses affaires. Et ce, même en s'acquittant presque chaque jour de ses trois mille-feuilles ingurgités avant le repas et la livre de pain accompagnant les mets.

Son corps se rebella et engagea la plus déloyale des batailles, en répartissant judicieusement et parcimonieusement ce surplus de poids, ses poignées d'amour, ses bourrelets si laids, dans chaque recoin de son corps ne demandant que de la matière à la construction musculaire. À la robustesse de la charpente. De la matière oui.

 

D'abord, Richard ne s'en préoccupa pas trop, pensant tout ce saindoux assez flasque pour ne pas adhérer à cet épiderme jeune se tendant comme une corde de violon prête à être chatouillée par le plus habile des archets. Tout comme ce sexe demandant sa part du gâteau et gonflant sous les premières impulsions de testostérones en folie. Mais c'était sans compter sur la force de la nature. Sans compter sur la puissance des génomes, façonnant sans coup férir ce corps difforme, transformant les lipides en masse musculaire, et ce, sans même le plus petit effort. Sans même lever le plus petit doigt. Mince alors, songea-t-il, en se mordant les lèvres, comment se fait-il que toute cette malbouffe ne fasse pas son boulot. Comment se peut-il qu'elle soit assimilée et transformée si bien à son avantage, ou plutôt, à l'avantage de ce corps lui paraissant de plus en plus monstrueux. Et sacrebleu, pourquoi ce cher papa avait hérité de traits si parfaits. Une morphologie si bien proportionnée qu'elle ne pouvait que se transmettre. Qu'aller de l'avant.

 

 

 

 

Lorsqu'il cessa de grandir, Richard s'avoua vaincu, tout en étant rassuré par une éruption acnéène impressionnante, pour ne pas dire monstrueuse l'assaillant sans pitié.

Si ressembler à « Elephant man » lui importait peu, et ce, malgré les regards pesants se posant sur lui dans la rue, en revanche, ces muscles, ces bras et ces jambes, même ce sexe, l'incommodaient au plus haut point.

L'acné ne lui donnait qu'un répit, il le savait. Et alors que la plupart de ses camarades boutonneux s'évertuaient à dissimuler par moult procédés ces bourgeons si peu reluisants, lui, invitait les acnés de tous poils confondus, à venir le souiller de leur plus bel effet, jusqu'à creuser la chair et en faire des cratères. Jusqu'à le défigurer. Défigurer ce visage redevenu ovale et mince, pour l'occasion. 

 

Bon Dieu de merde, jamais je ne m'en débarrasserai ! jura-t-il souvent en son for intérieur, et en grattant jusqu'au sang, le plus petit appendice se démarquant de cette peau affichant un éclat et une santé à laquelle il ne voulait pas même faire allusion.

 

Mais les Dieux, quels qu'ils soient, ne répondirent jamais à ses attentes, d'où son agnosticisme et son admiration pour tout ce qui a  trait à l'incrédulité.  

 

  © 2008 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.       

 



Article ajouté le 2008-10-21 , consulté 74 fois

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