Je laissai faire...
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Avec l'aimable autorisation de Michael Breyette www.breyette.com
Je laissai faire…
Lorsque je revis Fred, il ne me dit pas tout de suite qu'il était devenu père. Non, il se veilla à n'effleurer que du bout des lèvres cette vie-là, dont il ne tirait pas entière satisfaction, assurément.
Il m'aimait encore comme au premier jour. Je le sentais. Tout son corps le faisait ressentir, ces gestes gauches, son malaise et son peu de vocabulaire…
Ça ne trompait pas. Je savais qu'il avait besoin de moi et je cédai, alors que je m'étais promis d'être plus solide. Mais je ne résistais pas à l'appel de la chair.
Mon peintre souffrait, cela se voyait sur son visage, son regard qu'il n'osait pas affronter au mien, ses doigts qu'il tordait nerveusement, ses muscles faciès battant sa joue comme lorsque les grenouilles entonnent leur chant d'amour. Il endura un vrai calvaire de ne pouvoir me palper et caresser ma peau durant ces nombreux mois. Il l'aurait souhaité, à peine arrivé chez moi, je pus le deviner dans son regard d'enfant.
Il se retint de me prendre dans ses bras, emprunté et se frottant le crâne, mal à l'aise d'avoir laissé tant de temps couler entre le dernier voyage accordé à nos corps. Il s'en voulait mais il ne dit rien à ce sujet et je ne lui demandai aucune explication de mon côté.
Un regard sur sa belle bouche, ses yeux noirs respirant le Sud et son teint mat trahissant ses origines et je succombai à l'envie de nous laisser nous enivrer à nouveau.
Je laissai faire, me laissai faire, sentis une main se poser sur mon cœur, ma gorge, ma poitrine tandis qu'une autre me renversait ma figure dans la lumière tamisée, en la tenant par les cheveux.
J'aimai sentir ses touchers plein de désir et d'attente. J'imaginai une fine couche de flocons de neige se posant sur ma peau.
Nous fîmes l'amour, un amour oppressant et gourmand. Il en avait besoin. Ses gestes, son souffle, ses mots rares et murmurés à mon oreille, presque honteux de quémander.
Tout en lui était désir et demande. C'était une pulsion le rongeant, lui brûlant les sens et je savais ce qu'il attendait de moi. Tout comme je n'ignorais pas que cela n'était pas bon pour lui. Je le savais, mais n'arrivais à dire non, comme les autres fois, comme à chaque fois. J'aurais dû être solide pour deux, mais je préférai n'écouter que mes sens et cédai à la faiblesse. Mare de la retenue. Mare d'être le garde-fou, la rambarde du bon sens et la décence. De la bienséance. C'était si bon…
Sa tête posée sur ma poitrine, il écouta mon cœur battre, après que nous ayons jouis. Nos peaux respiraient encore le plaisir, la concupiscence, quelques gouttes de sueur y perlaient encore.
Une fois endormis et après avoir réglé l'alarme du réveil à deux heures du matin (monsieur devait sauver les apparences), je l'observai, son magnifique torse bombé et semblant éclore des draps de satin comme une fleur rarissime.
J'adorais deviner sous ce tissu les formes emprisonnées dans les plis et les froissures. C'était excitant. Son sexe sous l'étoffe, était tellement plus alléchant, comme un bonbon à déballer, une surprise à découvrir.
Je posai mes doigts sur cette colline aux sensations que je savais souveraines, la fis devenir une montagne solide tout en acquittant ma bouche, de rendre aussi fermes ses tétons sous l'emprise de mes lèvres, mes dents les mordillant doucement jusqu'à ce qu'il laisse sortir un petit cri de satisfaction et que son corps tout entier ne se cambre.
Son torse de gladiateur haletait de plus en plus vite, comme si je venais d'apprivoiser une bête qui avait encore un peu peur de moi, de ce que mes doigts lui réservaient et du plaisir étrange qu'elle ressentait pour la première fois.
Sans doute fut-ce cela le plus troublant, entre mon peintre et moi : cette faculté à faire l'amour comme si c'était la première fois. C'était beau, lumineux, déroutant.
Puis, je fis exploser ce volcan, ressentis les vibrations que ce corps bandé et en pleine ivresse, laissa retentir, avant de s'apaiser et d'accuser cette si belle petite faiblesse où chaque homme l'accusant, redevient le petit garçon qu'il fut jadis.
Je continuai ma pression autour de ce mont veiné en nage, comme si je voulais qu'il prouve que les montagnes sont indestructibles. Et je ne dus point attendre longtemps pour que sous mes doigts insistants et concis, la roche dure, ne reprenne forme et emplisse la paume de ma main, à mon grand bonheur.
J'admirai sa belle figure, tandis qu'il se tendait à nouveau, toujours la même, toujours aussi rebelle et belle, encore plus belle, sous la lumière tamisée de la lampe recouverte d'une étoffe aux motifs éléphantesques que j'avais ramenée d'un voyage d'Asie.
Sa bouche était entrouverte, ses lèvres gonflées, ses yeux clos et feintant de dormir, de l'eau débordant des paupières et trahissant ce bonheur qu'il pleurait, car il pleurait.
Mon peintre, cet amant de toujours pleurait en silence.
Son bras posé sur le satin bleu, son bras poilu et puissant, une jambe repliée contre moi me touchant, me frôlant, ses tétons durs se dressant comme deux étendards sur ce plateau massif…
Voilà ce qui me plaisait tant et tant chez cet homme, tandis que je fustigeais sévèrement son intérieur si tourmenté.
Pourquoi les rebelles étaient-ils si beaux ? Pourquoi ce sourire carnassier me faisait tant d'effet ?
Et je pris conscience, vraiment conscience à ce moment-là, combien tout ceci n'était que beau. Un bel emballage enrubanné d'un joli nœud rouge, mais avec le risque une fois déballé, que ce qu'on y trouve à l'intérieur nous explose à la figure, pour aussitôt disparaître dans un nuage de fumée. Mais surtout un énorme vide intérieur, que je ne comblerais pas avec Fred, assurément.
Voilà ce qu'était, ce qu'est et ce que sera toujours mon peintre, et même si cela paraît être dur. Trop dur, sans doute, de la part d'un être le connaissant si bien, car un mec bien apparaissait lorsqu'on l'égratignait un peu et sans doute fut-ce pour cela aussi, que je l'aimai, ou alors me trompai-je. Ou voulus-je croire à ce qui m'arrangeait.
Je décidai donc, malgré ces lèvres quémandant et offrant des baisers, de ne plus jamais le toucher autrement qu'en lui serrant la main.
© 2008 - Didier Leuenberger - Tous droits réservés.

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